Il existe des endroits où les rythmes de la nature semblent intemporels : le ressac, l'aube régulière, le rassemblement de gigantesques phoques éléphants sur une plage isolée. Sur l'île de Géorgie du Sud dans l'Atlantique Sud, ce rythme avait été fiable pendant des décennies : une vaste colonie de reproduction de phoques éléphants du Sud, représentant plus de la moitié de la population mondiale reproductrice de l'espèce, dépendait de ce cycle. Mais ces dernières années, une nouvelle force inattendue est entrée dans leur domaine : le virus de la grippe aviaire hautement pathogène, H5N1 (clade 2.3.4.4b).
À la fin de 2023, le virus est arrivé sur l'île de Géorgie du Sud après avoir voyagé à travers les oiseaux de mer et les mammifères marins en Amérique du Sud. Des chercheurs du British Antarctic Survey ont réalisé des enquêtes aériennes par drone sur trois des principales plages de reproduction de l'île (St Andrews Bay, Hound Bay, Gold Harbour), comparant les comptages de 2022 à ceux de 2024. Ce qu'ils ont trouvé était frappant : une baisse d'environ 47 % des femelles phoques éléphants reproductrices, soit environ 53 000 femelles en moins présentes pour la saison de reproduction de 2024.
L'implication est sérieuse. Les femelles phoques éléphants du Sud sont le cœur du renouvellement de la colonie : elles donnent naissance, nourrissent les petits et soutiennent la prochaine génération. Avec près de la moitié d'entre elles disparues, les effets en cascade se feront sentir pendant des années. De nombreux petits ont également été perdus, soit directement à cause de l'infection, soit par abandon maternel lorsque la mère était malade.
Ce qui rend cette situation particulièrement troublante, c'est la façon dont elle remet en question les hypothèses précédentes. Ces phoques se reproduisent en colonies denses sur de larges plages, généralement éloignées et isolées de nombreuses menaces auxquelles sont confrontés les mammifères terrestres. Pourtant, le virus a trouvé un moyen : peut-être par un transfert d'oiseau de mer à mammifère, et possiblement par transmission de mammifère à mammifère.
Pour une espèce qui peut vivre plus de 20 ans et qui peut mettre plusieurs années à atteindre sa maturité, la perte de cohortes entières, en particulier de femelles reproductrices, prépare le terrain pour un déclin à long terme. L'étude suggère que même si aucune autre perte massive ne se produit, la récupération pourrait prendre des décennies.
Et pourtant, le tableau n'est pas celui d'une extinction immédiate. La population de Géorgie du Sud reste grande par rapport à certaines des plus petites colonies ailleurs. Mais l'ampleur de la mortalité est un signal d'alarme : un rappel que même les écosystèmes éloignés, apparemment sûrs, sont vulnérables aux maladies émergentes.
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Sources : The Guardian, El País, British Antarctic Survey, University of California-Davis, Nature Portfolio
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